Category: poétique environnementale

Un corps vivant

Hier soir c’était l’ouverture de la grosse commission de manipulation publique pour l’acceptabilité locale d’un Center Parcs.
Dès les premiers mots de Christian Leyrit, le président de la commission, en costume fraîchement descendu du TGV, le raifort m’est monté au nez.
“Je suis heureux de revenir sur le Jura après notre beau travail pour l’A39”
Et puis les slides d’un PowerPoint où Rio Climat 92 et pourquoi pas Gandhi, l’abbé Pierre ou Jeanne d’Arc ?
Et puis cette autorité mal placée, déplacée, impolie de toutes les bonnes manières, autorité auto-déclarée, autorité auto-déclarée indépendante qui nous dit “nous offrons la parole au citoyen.”
Et puis la poète actionniste qui sommeille en moi m’a possédée, elle a soufflé fort de toutes ses bronches, laissé l’air frotter massivement ses cordes vocales. Elle a vu une onde sonore se matérialiser par le soulèvement des corps assis sur la rangée devant elle.
Un cri long, un cri fort, un AH plutôt aigu mais pas trop.
Sans micro le corps a pris possession de l’espace sonore. A l’ancienne, le corps. Il a fait le silence.
Et puis le corps s’est levé pour crier : “non à la mascarade, votre discours est de la violence morale, de la violence symbolique.”
Et puis tout le monde a gueulé dans la salle.
Et puis le corps s’est rassis, a essayé de se calmer. Il a fermé les yeux et s’est pincé les sinus.
Il a écouté rassuré la voix de Leyrit décontenancée, ses phrases articulées avec moins de sûreté.
Et puis le public a eu le micro, le débat a commencé et l’audience sans cravate a commencé l’ironique et argumentative opération de restitution d’identité, Center Parcs qui voulait faire marcher tout le monde au pas en a pris pour son grade, grave sa mère, n’est pas un développeur et exploitant mais un développant et exploiteur, la commission est indépendante comme un chienchien à son maître, ça s’arrêtait plus de jeter du crottin sur les costumes assis sur l’estrade ou debout au micro.
Et puis le corps a entendu les pro et anti dire qu’il fallait respecter un cadre de parole, argumenter.
Et puis sa main s’est levée et a attendu le micro. Une nouvelle fois, il a parlé dans le micro HF sans rester à sa place de sans cravate. Il a entendu “Ah, non elle va pas nous remettre ça”. Il s’est retourné et à dit avec un accent de salle gosse : “Si si je vais parler comme c’est un débat public”.
Et le corps a remonté l’allée en rappelant l’historique. On nous a dit y a 6 mois que c’étaient les élus qui décident, sous couvert d’être la représentation d’une majorité qui légalement a le droit d’écraser toutes les minorités, dans le plus bel esprit du conflit. Et aujourd’hui on voudrait nous faire croire que l’on a le droit à la parole et qu’on nous propose la paix sociale.
Et puis le corps est arrivé à la hauteur de Christian Leyrit et Claude Brevan qui faisaient une sacrée tronche de paons à qui on aurait coupé les plumes de la roue, et le corps a grimpé sur l’estrade juste derrière eux comme une hirondelle va se poser sur son nid, tout droit à vol d’oiseau, et la gueule de Leyrit a fait une drôle de tête, sa mâchoire du bas s’est déplacée sur un côté et puis de l’autre avec des yeux tous ronds, comme un bœuf qui regarde passer les voitures sur l’A39, pendant que sa tête se penchait d’un côté et puis de l’autre comme un chiot qui essaye de comprendre une situation. Le corps il a vu la scène au ralenti tellement que c’était bon.
Et sur l’estrade le corps n’a même pas vu les élus assis tout au premier rang, tous hommes, de pouvoir, habillés en costume, de pouvoir. Sur l’estrade le corps n’a plus rien vu que son cœur qui battait et sa langue qui pleurait : j’ai mal à la démocratie, nous ne sommes pas en démocratie mais en démocrature, j’ai mal au sens des mots, ça fait mal de voir les mots retournés et détournés, Center parcs est une violence, j’ai mal à mon patrimoine culturel et naturel, j’ai mal et je me sens violentée et comme le bon comté que nous jurassiens on offre aux parisiens, il a regardé Claude Brevan pour dire ça le corps, il était juste en dessous son corps à elle, l’avait une tête de maîtresse d’école furieuse la Brevan, et comme le comté qu’on offre aux parisiens, le corps il a entendu la salle qui aimait ça le comté, et comme le bon comté que nous jurassiens on offre aux parisiens, cette violence je la partage, je ne peux pas la garder. Et le corps s’est baissé vers la Brevan, l’a mis une main sur son torse et l’a dit qu’il avait la prétention de manifester un moment de sincérité dans ce théâtre, il a descendu l’estrade, s’est mis en face de la Brevan, le corps et la présidente de la commission étaient face à face, de profil côté spectateurs,  et le corps a dit droit dans les yeux, comme une jeune élève prétentieuse qui cache pas son dédain à une autorité de fait mais pas de droit, dans cette belle comédie. Dans cette belle comédie. L’essayait d’avoir le sens de l’humour le corps, mais était plus dans le mood de la tragédie. Et le corps a mis le micro entre son corps et celui de la Brevan et lui a dit droit dans les yeux, comme on fait pour parler avec dignité, je vous rends le micro, je vous rends le pouvoir je n’en veux pas. Et la Brevan elle a pris le micro et elle a dit d’un sale ton de salle gosse prise sur le vif, mais j’en veux pas du micro. Et le corps a entendu des applaudissements qui enveloppaient la crainte de Brevan, qui tournaient autour de son corps à elle comme les busards du plateau autour des nids de mulots. Tout le corps du corps l’est redescendu des airs, l’a alors atterri sur le plancher des vaches du premier plateau. Alors l’est reparti seul dans ses montagnes le corps, l’est parti s’asseoir dans les montagnes de corps et de chaises en face de la scène. Son petit corps l’a disparu du cadre et on a zoomé sur l’arrière plan où qu’le corps de la Brevan disparaissait dans le vortex des ailes et des becs des busards. Le corps a disparu dans la montagne de corps et de chaises, l’avait tout lâché, l’avait tout dit. Et personne aime ça qu’on s’lâche, quand on lâche tout. En public. Et les contres étaient dérangés par le corps, hors cadre, hors limite, dérangé de chez dérangeant. Et la cause a dit que ça servait pas la cause d’avoir un corps qui se maîtrise pas. Et le corps l’a entendu tout ça et s’est rabougri. Et puis le corps l’a écouté toutes les prises de paroles, qu’étaient toutes contre, qu’étaient toutes déchaînées, et le corps y s’est calmé, y s’est repu de toutes ces paroles, l’a un peu forcé sur la touche applause le corps. Et puis l’a pas su fermer sa gueule, et puis l’a dit une connerie et l’a su de suite qu’il était trop énervé pour parler encore. Et le corps l’a compris, que c’était la dernière fois qu’y metto les pieds dans une commission de manipulation, qu’y l’avo dit ce qu’l’avait à dire mais qu’lo pouvait pas l’dire à chaq’fois, et le corps s’l’o senti mieux, le côrps c’t’o senti mieux. c’to détendu. l’ avo dit qu’l’éto pas dupe, l’avo sa dignité maintenant, et pis quoeu ? l’avo plus ran d’autre à espérer…pas ici en tout cas. l’avo pleu ran à espérer. et l’côrps direct l’avo pensé à c’qu l’allait faire. Ailleurs, autrement, où c’to que la poésie a le droit de cité. Pas cheu Platon qui voulo tous les mettre dehors les poètes et leur alliance avec la nature.
Le corps l’a bien fait chier tout le monde, c’teu corps, mais c’to pas pour être méchant, c’to pas un méchant corps, c’to juste un corps.
En entier. Un corps qu’avo pas appris la politesse, qui savo pas faire semblant, qui jouo pas le jeu. Un corps vivant.

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Demain s’arrête

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Aux premiers jours de la fin du temps, au bas du volcan,

nous sautillons dans le champ de lave,

la terre se dérobe sous nos pieds, nous avons tant creusé,

nous vacillons au bord du trou, nous entamons la chute,

courte et sèche,

l’impact sans appel.

Aux premiers jours de la fin d’un monde, noyés par la sécheresse,

nous allons manquer d’air, nous allons manquer d’aire,

nous avons manqué l’ère,

obscène anthropocène,

nous avons cassé le jouet, nous avons mal joué,

parié à perte,

l’avenir engagé.

Aux premiers jours de la fin de la vie, lente agonie,

quelques décennies de souffrance,

dans l’illusion par perfusion, artificiels comas,

déliquescence glutineuse de biscuit détrempé pour nous réhydrater,

tremblants moutons sucrant les fraises,

filets de souffle derrière les plaintes,

nous glissons sous les portes, petites poussières de chair.

Au premier jour de la fin des jours,

dernier sursaut sans reculer,

nous voyons s’absenter le ciel,

nous sombrons vers la surface, naufragés par terre,

nous entrons dans la fin de l’histoire,

une veille sans lendemain,

trépassés par la case du grand départ,

fenêtre de tir brisée,

l’immonde que nous avons construit, échoué dans le vide,

l’écueil de rien, vacuité en vacance, déshérence du vain.

Fini,

c’est fini, presque fini,

c’est déjà là tout prés, le bout du chemin,

nous allons être révolus, obsolètes programmés,

il n’y aura pas d’après, pas d’ensuite, pas d’en arrière,

le déclin ne se remonte pas,

nous ne pouvons tomber que vers le bas,

mis à l’arrêt. Fin.

J’potage

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Les jours à patauger au potager, alors potasser, enfin pas trop, réservé dans l’intrant, mais je potasse, je potasse sur le potager, ça se plante pas dans le potage, c’est pas ras du rata, je potasse la bio, bio dynamique, dynamique je me remue dans l’potager, que ça griffe, que ça racle, que ça sarcle, ratisser large, que ça laboure, que ça prend la chienlit à rebours, mettre au clair la terre, mettre nue la terre, déshabillée d’oripeaux rumex et chardons pour parer carottes et cardons, d’un H presque peu mais plus comestible ça manque pas de piquant, plantes domestiquées, que ne saura-t-on plié ?

 

Strictement je scrute, les phases de la lune, le sens du vent, la colère des cieux et les saints de glace. À desseins, de glace, je projette par étage, en restanque, les légumes du jardin au potage, pas de salade, pas tous les semis de salade d’un coup sinon tu broutes, sinon ça broute, prévoir, faut prévoir l’âge des légumes, la maturité, prévoir comme gouverner, gouverner le potager, prendre le pouvoir de la verdure, green power et mains vertes, mains terreuses, ongles crasseux de glaise et cals aux pouces, régner mais se plier, ployer, à genoux à la terre nettoyer les fraisiers, désherber les poireaux, butter, butter, à fond se butter, se butter, s’obstiner à s’abaisser vers la terre, retrouver la terre, se plonger, mains remuant le compost, dispersant l’humus, amender au propre, incompressible peine des arrosages, secréter les purins en principe d’enrichissement, potasser, en pot, en potée, rempoter, les tâches, tâcher de tasser sans excès, patienter, patienter, ça finira par pointer, se laisser lambiner avant qu’aller biner quand ça sursaute lentement hors la croute, pas le temps de s’encrouter sarcler à nouveau, répéter, répéter, toujours recommencer les mêmes gestes au mètre carré, arpenter pied à pied, un genou après l’autre, pénitence de faire croitre et pousser, tu cultiveras dans la douleur ou tu saignes la terre sans la travailler !

 

Planter, arroser, rebiner-resarcler, faut en chier, un peu ça soufre, faciliter le potager, patienter la pousse qui pointe, patienter les prémices du printemps, s’éreinter en début de saison à préparer déjà la pitance de l’hiver, prendre de l’avance, projeter sur les futurs probables du potager, ça ira ça va aller si pas trop d’eau ou pas assez, de la lumière aussi et le soleil s’il peut, quelques nuages s’ils pleuvent, patienter la conviction d’un possible du sol s’il est bien aéré, fréquenté, par vers travaillé, lombrics excréteurs, sous-terriens en loucedé en deçà des mottes, robins des boues goinfrés pauvre terreau redistribué en riche, patienter tant patienter, longtemps, cultiver la patience, cultiver des patiences en bouquet, tailler les rosiers, raisonner les rhizomes, éclaircir les rangs, aligner les rangées, dérangées les taupes, ajuster les taupières et planter les patates, pétocher, pétocher le coup de gel, anticiper l’odïum, le mildiou, la cloque et les pucerons, prévenir des limaces, pailler léger à garder au sec et au frais, c’est funambule sans tricher, juste les mains écartées, on cherche pas de béquille au rayon des engrais, patienter, palisser les rames, ramer les haricots, les pois, lâcher du leste, ramer dans le potager, traverser les jours, naviguer sur l’année…

Grosses gouttes

pluie

À peine c’est huit heures et déjà debout, ça pleut une pluie de très grosses gouttes molles et tièdes et lui pisse sur les orties, c’est plus efficace au soleil mais voilà ce matin ça fait pas. Si ça demande si ça va lui saurait pas encore répondre, lui sait pas si ça va, a pas essayé encore et d’ailleurs sait pas trop ce que ça veut dire ça va, ça va comment ou ça va quoi ou ça va où  ? Qu’est ce que ça va, ça va l’faire, ça va chier, ça va mal finir ou ça va bien se passer ? Des fois ça lui dit comment ça va, et lui sait pas comment, ça va comme ça peut, ça va à pied surtout, ça va au jour le jour et peut être ça ira mieux demain, comme si ça devait aller d’une façon ou d’une autre.

Ça lui demande ça va sans écouter la réponse souvent, des fois lui dit bof non ça va pas ou ça pourrait aller mieux ou comme un lundi les jours où pas le goût, ou comme un vieux quand mal aux genoux ou à l’épaule, mais ça écoute pas vraiment, ça lui dit ça va et ça passe tout de suite à autre chose sans même attendre sa réponse et ça lui serre la main ou ça lui fait trois bises, ici c’est trois, et parfois ça repart largement avant que lui ait dit quoi que ce soit.

Alors souvent si ça lui demande ça va lui répond çava-çava très vite comme un seul mot qui voudrait dire ça peut aller mais ça pourrait être mieux mais dans l’ensemble c’est bon comme ça, ça a l’impression de savoir même si lui a rien dit et ainsi si ça veut en savoir vraiment plus sur la façon d’aller ou sur comment lui va, ça peut approfondir que ça aille ou pas, fallait pas lui demander surtout quand ça va mal ça peut durer comme quand du monde malheureux raconte la vie, on est coincé mais fallait pas l’interroger et lâchera plus que ça ait tout les détails parce que d’en parler fait du bien et du coup lui va mieux.

Donc à du monde dire juste bonjour la plupart du temps en essayant de deviner ça va bien ou pas et ce que ça peut bien indiquer. C’est déjà un souhait maladroit de dire bonjour. Salut, ça mouille pas trop mais bonjour ça peut pas savoir avant la fin de la journée et c’est assez rare que tout aille bien dans une journée. Et c’est encore pire avec bonsoir. Et les au revoir lui y croit pas souvent et adieu faut pas rêver, en fait c’est rien d’autre que des mots figés qui tiennent lieux de liens. C’est tous ces mots qui veulent plus dire ce que ça doit dire parce que ça les a trop utilisés à contrepieds, à contresens, alors après demander si ça va à contresens à pieds, forcément ça risque pas d’avancer beaucoup et ça a vite fait de s’écarter du sujet : les grosses gouttes molles et tièdes qui lui trempent le crâne et les épaules et le rendent inefficace contre les orties du coup se dire qu’il doit bien y avoir une bonne raison d’être sorti pisser sous la pluie.

Ça coule de source, c’est de l’eau gâchée en moins, c’est mieux de pisser sur les orties que dans de l’eau potable aux toilettes, ou alors récupérer les grosses gouttes dans la chasse d’eau pour faire des toilettes moins bêtes, ou mieux des toilettes sèches qui éviteraient de pisser sous la pluie. Il y a toujours des solutions simples si lui se donne la peine et son problème c’est d’éviter de peiner à faire des choses pénibles et pas très intéressantes comme stocker de la sciure. Ce genre de travaux en moins de deux l’ennuie et fait suer à grosses gouttes molles et tièdes qui lui coulent sur les tempes et les bras et coagulent en plaques la sciure sur sa peau et ensuite contraint à prendre une douche et c’est quand même de l’eau de foutue, surtout si une avait été prise plus tôt alors vaut mieux se doucher que le soir mais c’est inévitable parce que la sciure dans le lit ça gratte.

Les orties aussi ça gratte quand il faut les arracher, même en faisant attention toujours finir par se piquer et même si lui s’habitue c’est toujours urticant et le soir de prendre une douche l’eau réactive la démangeaison et ensuite dans le lit ça gratte et c’est pour ça que lui essaie d’en supprimer le maximum en pissant dessus. Le souci c’est la quantité telle à devoir pisser des litres pour en venir à bout et donc boire beaucoup d’eau, ou de la bière mais c’est pas certain que ce soit plus écologique pour autant et ça pourrait saouler et lui aime pas trop faire des trucs qui saoulent et pas très intéressants comme aller vomir plus loin dans le jardin et c’est même pas évident que ce soit plus efficace, surtout que là les orties sont tellement grands qu’en se penchant ça peut piquer surtout si lui vacille un peu et là a l’impression que ça saute au visage et ça l’ennuie quand même d’y penser lorsque simplement à pisser dessus, se tracasser parfois pour pas grand chose.

À se soucier de rien arrive neuf heures lorsque parvenu à réfléchir à ce que faire au lieu de comment, lui avance pas beaucoup mais du moins va dans le bon sens et la pluie a cessé c’est mieux sinon trempé aurait dû se changer et rajouter des lessives qui consomment beaucoup d’eau. Enfin, lui est pas resté une heure à pisser sous la pluie mais entré entre temps pour faire un café, le deuxième déjà parce que debout depuis huit heures mais il faut pas confondre et selon l’heure à laquelle c’est dit du monde peut s’imaginer que levé depuis une heure alors que la nuit fut tout à fait normale en se couchant pas tard, mais un deuxième café lui fera du bien même si cela fait pisser c’est pas ennuyeux d’aller au jardin maintenant que la pluie a cessé.

Le café c’est pas mal pour pisser beaucoup mais là c’est le bilan carbone qui en prend un coup même si ça pollue moins quantitativement de ramener des fraises du Chili en avion que de les transporter en camion depuis l’Espagne, après on ne sait plus quelle cochonnerie bouffer sans se poser aussi des problèmes éthiques et que mieux vaut un agriculteur mal payé ici que là-bas et lui finit par faire son potager une fois que sont assez dégagés d’orties et de ronces et de chardons et de chiendent et tout un tas de trucs piquants.

C’est pas fatalement de la mauvaise herbe, c’est juste de l’herbe pas à sa place, surtout l’ortie parce que c’est bon en soupe ou en tarte, mais c’est moins garanti pour les ronces à part les mûres, enfin c’est jamais réellement de la mauvaise herbe c’est juste une question d’empiétement, elle fait désordre, mais après tout c’est normal de vouloir se faire sa place au soleil dans les meilleurs endroits qui sont ceux où lui fait son potager, inévitablement deux fois plus de travail et peut pas pisser au milieu des légumes, alors lui perd du temps à nettoyer entre les rangs, mais finit invariablement par céder avant la fin de l’été qui cette année en finissait plus et à présent que l’automne déboule comme un hiver ça pleut des grosses gouttes molles et tièdes qui vont vite se faire froides et dures alors qu’il faudrait aller entretenir le jardin.

Blanc vide

brouillard

Trop épais brouillard, qui délite l’ainsi
nous séparant du reste par-delà l’étoupe,
la neige tuerait à peine plus les sons.

Jusque dans la tête, c’est…
pas juste en dehors,
c’est… la brume qui drape l’intérieur de nos reliefs
et remet tout au vague.

Et plus rien de luisant, reluisant,
de palpitant,
tout opaque
dépoli…

Humidité gourde à contracter toute extrémité
renoncement glacial,
brume en bouche, gerçant les mots,
si rien ne bouge que dégoutte l’eau…
à quoi sourire
et qui embrasse l’allant
que se laisser haler ?

L’hiver en pente raide,
effaré à démonter l’attente,
traversée aux longs jours,
désescalade lente d’un trou d’air,
l’apesanteur de la gravité des heures.
Fais chier janvier !

Matin blanc

nujour

Jour nu. Un jour non advenu. Comme une avenue. Une droite rectiligne jusqu’au pléonasme et où rien ne déborde, rien ne se distingue. Un lent parcours ennuyeux sur une ligne parfaite allant de A à B sans qu’on n’ait à se soucier de la distance, du départ ou de l’arrivée. Ça avance, rien de plus. Beaucoup de vide, de gestes dans le vide, de gestes vides de sens ou de finalité vraiment plus essentielle que boire un verre d’eau, aspirer à fond, souffler. Soupirer. Un jour de profonde inutilité, un jour perdu car tant à faire repoussé à nouveau à demain et on verra bien vu l’heure ça n’en vaut plus la peine, c’est se donner bien trop de peine pour tellement presque rien qu’à quoi bon(?) Un jour sans faire, mais sans défaire, juste le rien faire, un peu décevant d’avoir eu lieu pour si peu. Comme un lundi, ou le goût de lundi que prennent les autres jours lorsqu’ils ne tombent pas bien.

Le lundi d’un week-end de môme qui s’emmerde à rien foutre que s’assommer devant la télé parce que les vieux sont crevés de lassitude. Comme un jour férié le dimanche ou le jour de l’an le premier janvier. De ces jours à se faire suer de se faire chier de n’avoir pas l’envie de quoique que ce soit que peut-être le lendemain, puisqu’il faut tout de même veiller à ce qu’il y en ait un et va savoir ce qu’on pourra en faire, on n’est pas forcément à ça puisqu’aujourd’hui ne mène à rien. Un jour de rien. Rien qui touche ou émeuve, rien de bien ni de mal sinon le train-train affligeant des maux ordinaires de l’horreur de tous les jours ce monde…

Alors vas-y, vas-y, fais le guilleret, souris béat et joyeux à répondre ça va à qui demande ça va sans en en avoir grand chose à foutre, et les enfants toujours jumeaux ? des triplets ? Oh déjà ! et ton copain, longtemps que je ne l’ai pas croisé, ah toi non plus, désolé, rester dans l’empathie sociale sans trop déborder, et tes parents, oui décédés bien sûr, ça devient de tout âge d’être déjà cerné, à peine le temps de fêter les naissances chez les uns qu’on enterre déjà les autres de ceux qui nous entourent, ça manque un peu de répit mais ça occupe, c’est l’occasion de se voir et de quoi est mort votre petit dernier ?
Du jour qui s’éparpille dans le vain, dans le ça ne changera rien, dans le on peut pas laisser faire mais quoi faire. Un jour gris, tout gris, en gris. Grisonnant. Un jour dans le vieux. Dans l’à quoi bon se casser la nénette. Un jour à pas baisser trop les bras même en sachant qu’on se fera mettre. Un jour à penser en être ou pas, et de quoi ? Un jour de qui vole un œuf n’amasse pas mousse ou presque, comme chacun voit midi à quatorze heures ou une connerie du genre. Du présent proverbial chiant comme du très passé, très dépassé. Du sert plus à rien. Un jour comme ce passé qui ne sert à rien, à rien d’autre que s’apitoyer sur un avant possiblement mieux vu de loin, d’à présent, de bientôt. Hier c’était pas le pied, aujourd’hui on n’en a plein les bottes, qu’est-ce que sera demain ? Comme hier ?

Demain comme hier mais en plus moderne dans le pas terrible ? Demain comme hier en bien pire grâce au progrès, à la croissance, à la concon-compétivité ? Demain, toujours demain, pourquoi demain, pourquoi espérer de demain ce qu’il y a déjà pas mal de temps jusqu’à maintenant on n’a toujours pas obtenu. Demain on s’ra pas vachement mieux, on s’ra méchamment vieux, et c’est s’aigrir de tout en tout temps de regrets amers si l’on ne s’est pas encore fermé à la vie. Parce que c’est objectivement chiant la vie, très décevant la plupart du temps, rarement réjouissant sauf d’avoir des œillères ou l’entendement restreint d’un compte en banque très très garni.

Des lendemains qui s’plantent, déprimants comme des journées d’école-muselière, à écouter le bruit du gazon dans les feuilles et regarder mourir des fleurs derrière les fenêtres. Le ressenti d’une infime lenteur du passage du temps perdu. La déserrance de l’ennui poussé au paroxysme d’avoir trop à faire pour parvenir à guère qu’on en reste à rien. Basculer dans le pour ce qu’on en a à foutre et qu’est-ce ça peut bien foutre et le plus rien à foutre. Rien à battre, à secouer, rien à branler, ras le cul, la casquette, plein les couilles, les ovaires à l’envers, le cycle à rebours, l’hiver au cœur, le froid à l’âme. Un vague dégoût tant de soi que du ça, le ça sert à quoi tout ça et où ça va et comment ça s’arrête.
Alors on s’traîne comme ça traîne, on se répand, on s’étale dans les grandes longueurs, la grande langueur pour pas dire l’abyssal emmerdouillement, l’emmerdouillation totale, un écoulement épais des secondes, un suintement de jus de clepsydre. Du mal à s’tartiner en dedans, du mal comme du pas bien du tout, non, honnêtement on le sent pas bien du tout et du coup on le sent de moins en moins jusqu’à plus pouvoir. Quand plus rien ne compte que rien ne compte. Rien n’importe et n’importe comment c’est quand même pareil. Pas mieux. Et le compte est bon. Il n’y a pas d’erreur possible, pas le moindre doute à laisser affleurer, plus rien qui ne remue en surface. Plus que du remugle bien au fond. Pas juste un coup de mou, un coup de blues, pas seulement la déprime, pas même la dépression. L’agueusie de vivre. Une perte de sel. L’absence de but, en blanc creux la page.